LIBÉRATION DU SECTEUR DE TRÉDREZ-LOCQUÉMEAU
DU 7 AU 10 AOÛT 1944


récit d'Armand Tilly



Le 6 août 1944, vers 1 heure du matin

Comme nous arrivions à notre campement de Coat-ar-Bescond à Saint-Éloi, venant du Hinguer après y avoir harcelé un convoi de camions allemands vers minuit, ordre nous a été donné d’aller à Pluzunet pour rejoindre Lannion en vue d’aider à libérer le secteur. Nous nous sommes rassemblés dans un premier temps à proximité de notre maquis dans un virage près de la maison d'Henri Tallec, à cet endroit il y a comme une aire non loin du calvaire de Coat-ar-Bescond, puis notre groupe a rejoint celui de Pluzunet commandé par Yves Ollivier, nous nous sommes regroupés sur la place du bourg de Pluzunet.
En camions, camionnettes et voitures particulières, nous avons rejoint au cours de la nuit le château de Coatillau en Ploubezre en passant par Kerauzern. C'était le PC des FFI. Il y avait des prisonniers allemands. Nous avons dormi dans un grenier à foin avec ces prisonniers. Le lendemain vers 5 heures, nous avons reçu ordre de nous rendre à Trédrez avec nos véhicules pour libérer le secteur de Trédrez-Locquemeau et Saint-Michel-en-Grève. Des avions anglais effectuaient des mitraillages sur la côte. Ils effectuaient des passages sur nous, les douilles éjectées nous tombaient sur la tête, effrayant certains de nos camarades qui se croyaient visés.
Arrivés sur place nous nous sommes installés dans des champs et avons mis un guetteur dans le clocher de Trédrez pour prévenir toute attaque. Nous disposions des armes suivantes : un fusil mitrailleur, des mitraillettes anglaises Sten, quelques fusils anglais et quelques grenades défensives.
Nous avons établi une liaison avec le curé de Saint-Michel-en-Grève en vue d'obtenir un rendez-vous avec le commandement allemand qui était installé à l'Hôtel de la plage dans cette commune. Le curé réussi à organiser le rendez-vous convenu sur la route faisant face à l'hôtel. Yves Ollivier et moi sommes arrivés par un chemin qui débouchait sur la route de Lannion à deux cents mètres environ de l'hôtel. Nous étions dans la ligne droite face à l'hôtel quand l'officier allemand est venu à notre rencontre. À notre tour, nous avons avancé dans sa direction. Vingt mètres environ nous séparaient quand des Allemands restés devant l'hôtel lui ont crié quelques mots que nous n'avons pas compris. Il a fait demi-tour sans hésiter.
Au retour, en revenant à Trédrez, nous avons rencontré Marcel Perrot alias Andrieux, responsable départemental des FTP. Nous étions dans un vallon, il y avait beaucoup de sureaux et en surplomb une colline en haut de laquelle les Allemands qui nous voyaient distinctement avaient installé deux nids de mitrailleuses, Marcel Perrot a sorti de sa poche le vieux pistolet à barillet modèle 92 que je venais de lui donner ne possédant aucune arme. J’ai eu un mal fou à le dissuader de ne pas tirer : nous aurions été balayés en un rien de temps.
Dans la journée, un marin-pêcheur est venu nous prévenir que les Allemands avaient blessé un autre marin-pêcheur et qu'il fallait le conduire à l'hôpital. J'ai demandé à Eugène Le Lagadec et Jean Minoux de le conduire à l'hôpital de Lannion. Le groupe de Ploumilliau devait assurer la sécurité au carrefour Trédrez-Locquemeau - Saint-Michel-en-Grève au lieu dit Saint-Jean en allant sur Lannion. Arrivés à cet endroit, ils ont vu des gens qui leur faisaient signe d'avancer, mais, au dernier moment, se sont rendu compte que c'étaient des Allemands. Ils ont aussitôt fait marche arrière mais les Allemands leur ont tiré dessus. La voiture, atteinte en divers endroits (les ailes, la batterie éclatée..) a fini sa course dans le fossé, Eugène Le Lagadec et Jean Minoux ont réussi à s'enfuir et nous à rejoindre, mais le blessé est resté dans la voiture et nous n’avons jamais su ce qu’il était advenu de lui.
Dans la nuit, nous avons appris que les Allemands de Locquémeau devaient rejoindre Saint-Michel-en-Grève à pied et nous avons préparé une embuscade à la sortie de la route de Trédrez pour rejoindre Locquemeau. Clet Moguen était au fusil mitrailleur mais, au moment de lancer l'assaut, son FM s'est enrayé. Les Allemands nous avaient vus. Ils ont poursuivi leur route en lançant de chaque côté des grenades dans les champs. Nous avons passé en tout deux nuits à Trédrez.

Des armes dissimulées sous le siège de la voiture

Tandis que nous étions à Trédez, j’ai reçu ordre d’aller à Lannion faire le point sur la situation à Trédrez. J’y suis allé en voiture. Comme j’arrivais à l'entrée de l'hôpital, je me suis arrêté devant une ambulance allemande de marque Renault avec la croix rouge. À l'intérieur se trouvait un chauffeur allemand qui venait de déposer plusieurs blessés en accord avec la Résistance. Je suis descendu de voiture, j'ai ouvert la porte de l'ambulance et j’ai demandé au chauffeur : « Vous avez des armes avec vous ? ». Il m'a répondu par la négative. Je lui ai demandé de descendre du véhicule. Il ne voulait pas. J’ai sorti mon revolver et lui ai dit : « Si tu ne sors pas, kapout ! ». Il a obtempéré. J’ai regardé sous les banquettes. Il y avait des grenades et des mitraillettes. Le chauffeur a été pris en charge par des camarades et a été conduit au PC des FFI à l'Hôtel de la poste (*).
Le dernier matin on est venu nous demander de rejoindre le carrefour du Croas-Hent à Lannion car nos camarades sur place se sentaient menacés. Nous y avons passé la nuit du 9 ou du 10 août.

Le 10 août 1944

La situation étant sécurisée sur Lannion par le départ des Allemands sur La Clarté en Perros-Guirec, on nous a demandé de regagner nos points d'attache, Louargat et Pluzunet.

Relevé aux Archives Départementales

Les Allemands se trouvant à Loquémeau en Trédrez partirent d'eux-mêmes le 4 août 1944 et étaient de retour à Loquémeau le 5 août au matin. Ayant trouvé des drapeaux tricolores partout, ils ont voulu se venger et ont brûlé 12 bateaux au port de Loquémeau et ont dit que tout le bourg de Loquémeau, 800 habitants, serait sauté pour le soir. Les patriotes de Pluzunet (Côtes-du-Nord) faisant partie de « La Marseillaise » sont venus à notre secours, des combats ont eu lieu mais il n'y a pas eu de victimes. Les Allemands ont pris peur et sont partis sans que les patriotes aient pu les arrêter dans la nuit du 6 au 7 août. Il n'y a eu de dégât matériel que pour les patriotes qui ont eu deux voitures brûlées.

(*) il pourra témoigner devant ses supérieurs qu'il fut bien traîté par nos camarades, ce qui permettra d'engager des discussions sur la reddition.